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L'Ostéopathie, un prétexte pour les kinésithérapeutes

Jean-Louis BOUTIN

      Dès le début du développement de l’Ostéopathie en France, deux tendances sont apparues chez les kinésithérapeutes : ceux qui, comprenant tout l’intérêt de cette médecine différente [1], veulent la sortir du cadre de la kinésithérapie dans laquelle elle se sent à l’étroit ; et ceux qui, voyant dans cette médecine manuelle la possibilité de la récupérer, espèrent, en l’apprenant et en la faisant leur, élever le niveau de la kinésithérapie vers une plus grande autonomie pour faire d’elle une profession indépendante et plus tenue par la sacro-sainte prescription médicale.

      Ces deux tendances apparaissent très fortement au sein de la MTA (Manuel Therapy Association, devenue depuis la MTM, Maison de la Thérapie Manuelle) au point que les deux enseignants, MM Bénichou et Bozzetto se séparent en 1981, le premier continuant l’enseignement aux kinésithérapeutes au sein de la MTA, le second créant sa propre structure, ATMAN, et militant dans le monde ostéopathique pour fédérer les ostéopathes avec Régis Godefroy et bien d’autres.

      A l’époque, seule la MTA soutient cette position. Raymond Richard qui a créé sa propre structure d’enseignement réservée aux kinésithérapeutes, forme des ostéopathes, même si nombre d’entre eux ne franchissent pas le pas et restent dans une structure kinésithérapique.

      C’est en 1986 avec l’application de la TVA aux soins ostéopathiques démarqués de la kinésithérapie que la scission apparaît au grand jour : d’un côté les ostéopathes qui, dans une recherche d’identité et de reconnaissance, retirent leur diplôme de MK des listes préfectorales et paient la TVA, de l’autre les kinésithérapeutes qui, sous couvert de leur Diplôme État (DE) pratiquent les techniques ostéopathiques appelées désormais « thérapie manuelle », ce qui leur donne la possibilité de prendre des honoraires supplémentaires tout en permettant à leur patient d’être en partie ou en totalité remboursé (en comptant une, deux, voire trois séances de kinésithérapie pour une séance d’Ostéopathie).

      A cette date, quelle est l’attitude des instances syndicales de la kinésithérapie, je veux parler de la FFMKR et du SNMKR ?

      Le SNMKR a confié à l’ONREK (Office National de Recherche en Kinésithérapie) la mise en place d’une école d’Ostéopathie réservée aux kinésithérapeutes. Cette école, l’EOO (Ecole d’Ostéopathie de l’ONREK) forme des ostéopathes avec pré-requis kinésithérapeute. Dans ce débat, l’EOO propose comme piste de réflexion la possibilité pour les "kinésithérapeutes et ostéopathes" d’exercer leur deux professions selon leurs propres modalités en respect des futurs décrets régissant la profession d’ostéopathe.

      La position de la FFMKR, syndicat le plus ancien et resté longtemps le seul, est passé d’une opposition d’abord irréductible et de principe à une acceptation du bout des doigts et, tout récemment, à un hold-up manifeste, considérant depuis les XI Assises de la kinésithérapie tenues à Toulouse que l’Ostéopathie faisait partie du patrimoine de la kinésithérapie ! ! [2]

  •  1. - Une opposition absolue

      Le 4 octobre 1956, M. Frédéric Dupont, député, déposait sur le bureau de l’Assemblée nationale une proposition de loi tendant à créer un diplôme État d’Ostéopathe [3]. Les propositions étaient les suivantes :

  • l'étude officielle de la thérapeutique vertébrale est une nécessité actuelle. Cette pratique a fait ses preuves et l'on peut dire qu'elle est aujourd'hui scientifiquement admise.

  • ce texte (décret du 6 Mars 1934 relatif aux études de docteur en médecine) n'est pas adapté à la discipline nouvelle qu'est l'ostéopathie.

  • le diplôme de masseur-kinésithérapeute peut être pris comme diplôme de base

      Or, ce texte a d’emblée reçu l’opposition complète de la Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes (FFMK) dont voici les arguments :

  • Ce projet « ne peut que se heurter à une opposition absolue de la part du corps médical, adversaire irréductible de toute mesure permettant à des personnes, non titulaires du diplôme d'État de docteur en médecine, de traiter directement des malades ».

  • « […]  Ce serait une tragique erreur de la part des kinésithérapeutes de vouloir revenir par une voie détournée sur le principe de leur subordination absolue au corps médical. Une fois de plus, nous répétons que seuls les docteurs en médecine ont été préparés par leurs études à établir un diagnostic et qu'en conséquence ils sont également seuls aptes à prescrire un traitement.

  • « Notre rôle ne peut commencer qu'ensuite lorsque le médecin a décidé de faire appel aux procédés thérapeutiques que nous somme chargés d'appliquer.

  • « […] Mais si nous devons un jour en devenir les exécutants, nous n'en serons jamais les prescripteurs, n'ayant pas reçu la formation nécessaire pour pouvoir établir un diagnostic. « […] Méconnaître cette vérité (les kinésithérapeutes n’ont pas la formation pour établir un diagnostic) serait aller à l'encontre des intérêts bien entendus de notre profession ; car pour qu'elle puisse évoluer et se développer, il est indispensable que les kinésithérapeutes demeurent, pour le corps médical, des collaborateurs aussi loyaux que fidèles.

  • « […] Fait plus grave encore, ce serait risquer de compromettre par une excessive prétention la santé même des malades au rétablissement de laquelle nous avons pour mission de concourir ».

  • « […]  Avec nous, ils (les confrères kinésithérapeutes) demanderont à M. Frédéric DUPONT, dont les bonnes intentions sont certaines mais qui a manqué d'une documentation objective, de renoncer à une initiative vouée d'avance à un total échec et dont la poursuite ne manquerait pas d'avoir les plus fâcheuses répercussions pour notre profession ». [4]

  •  2. - Une acceptation du bout des doigts

      Depuis lors, Ostéopathie et kinésithérapie se côtoient sans se comprendre, ne s’affrontent pas mais leurs chemins sont parallèles. La FFMKR fait la sourde oreille aux ostéopathes sans manifester, jusqu’alors, d’opposition ou d’adhésion. L’ignorance est de bon ton.

      La création, dans les années 1990, d’une formation indépendante d’ostéopathes dans des collèges dirigés par d’anciens kinésithérapeutes démarqués est très mal vécue et commence à entraîner son opposition.

  •  3. - Un vol manifeste : l’Ostéopathie, « patrimoine » des kinésithérapeutes

      Avec le vote au parlement européen de la proposition Lannoy, le climat va changer. La Fédé se penche sur le dossier, participe aux réunions du groupe de travail sur l’Ostéopathie appelé « Commission Nicolas ». Sa position consiste alors à revendiquer le seul pré-requis kinésithérapeute.

      Par l’intermédiaire de son journal, Kiné Actualité (KA), la FFMKR affine progressivement ses positions et manifeste de plus en plus son opposition aux ostéopathes non médecins non kinésithérapeutes. Divers interviews [5], des prises de position de plus en plus fréquentes dans KA montrent un raidissement de la position de la Fédé.

      Après le vote de la loi de mars 2002 reconnaissant le titre d’ostéopathe et de chiropraticien, les kinésithérapeutes participent aux réunions du groupe de travail, toujours présidé par le Prof. Nicolas.

      Une réunion est organisée entre les kinésithérapeutes (SNMKR et FFMKR) et la Coordination Nationale des Ostéopathes (CNO) le 20 mars 2003 au siège du SNMKR. Cette réunion, qui ne débouchera sur rien de concret, verra se manifester l’opposition de deux syndicats d’ostéopathes, le SNOF et l’AFO, et sonnera le glas de la CNO.

     Divers dossiers sont en cours mais peu de dossiers arrivent à leur conclusion : la FFMKR va de déception en déception :

  • Le niveau d’études des kinésithérapeutes reste désespérément au niveau licence (bac + 3) alors qu’avec le PCEM 1, la plupart des MK sont à Bac + 4.

  • L’Ordre des MK a demandé plusieurs années de combat et est enfin progressivement mis en place.

  • L’espoir d’indépendance qu’avait donné le Bilan Diagnostic Kinésithérapique (BDK) n’est pas suivi par la majorité des confrères et tarde à trouver sa véritable place.

  • Les négociations avec l’Assurance Maladie (AM) n’apportent aucune avancée concrète.

  • La réforme de l’AM se fait avec le tout médical, les Kinés étant complètement exclus des discussions.

      Avec l’application de la réforme de Bologne (LMD) naît un espoir de voir reconnaître le niveau universitaire de la masso-kinésithérapie, espoir vite contrarié par l’annulation du PCEM1 et le retour au concours post bac. L’arrivée de M. Xavier Bertrand au ministère de la Santé permettra de laisser les choses en l’état.

 

      A l’aube de 2006, malgré les pressions, peu de dossiers avancent : si les décrets d'application de l’Ordre des MK paraissent avec beaucoup de retard, les élections étant prévues pour le deuxième trimestre 2006, si les MK obtiennent le droit de prescription des dispositifs médicaux, mais ces prescriptions ne sont pas encore remboursées par la CPAM, les discussions avec l’Assurance Maladie ont failli échouer en décembre 2005 et n’apportent que très peu de perspective d’avenir ; la réforme de la nomenclature est au point mort et risque d’être laissée pour compte, les honoraires sont bloqués, etc.

      Tout cela explique un certain ressentiment de la Fédé et son raidissement vis à vis de l’Ostéopathie.

      Ce dossier, d’ailleurs, va servir à booster la profession : en faisant de l’Ostéopathie leur « patrimoine », les MK voient s’ouvrir tout grand la possibilité, à un moindre prix, d’arriver au niveau Master et pouvoir créer, ainsi, une discipline universitaire nouvelle. C’est d’ailleurs dans ce but que les instances syndicales mettent en valeur la VAE (Validation des Acquis de l’Expérience) de façon à ce qu’un grand nombre de MK obtiennent d’abord le Master et poursuivent vers le doctorat pour avoir, enfin, accès à la recherche. Sans cet accès, il est hors de question pour la masso-kinésithérapie de devenir autonome et d’acquérir le droit d’être une discipline universitaire.

      Le rapport de l’Académie de Médecine sur l’Ostéopathie et la Chiropraxie, [6] propose de réserver leur pratique aux médecins (à tout seigneur, tout honneur), et d’autoriser cette pratique aux MK « agissant sur prescription médicale », considérant que les techniques ostéopathiques sont « proches de celles enseignées dans les écoles de kinésithérapie ».

      Cet avis de l’Académie de Médecine montre une incompréhension complète de l’Ostéopathie, de sa philosophie, de ses concepts, de sa méthodologie et de sa pratique. Réserver les techniques aux MK, c’est réduire cette médecine à une simple pratique. Et la FFMKR s’est empressée d’approuver ce rapport et ses conclusions !

      Car la Fédé n’a qu’un but : se servir de l’Ostéopathie, réduite à une simple pratique articulaire, pour permettre aux MK d’atteindre à un Master 1 en éliminant purement et simplement les ostéopathes qui n’ont pas de diplôme médical ou paramédical.

      Pour les kinésithérapeutes, dans ce dossier complexe, l’Ostéopathie n’est qu’un prétexte, soyons-en tous bien convaincus.

Jean-Louis BOUTIN


1. - Et non pas anti-médecine comme voudrait le faire croire l’Académie de Médecine dans son rapport de janvier 2006, affirmation reprise d’ailleurs par Kiné Actualités n° 1013 du 9 février 2006.
 2. - Démarche d’évolution des compétences en masso-kinésithérapie. La synthèse définitive des Assises, Jean Signeyrole. Recherches en Kinésithérapie (ReK) n° 3, novembre 2005, p. 6.
 3. - Proposition de Loi N° 2.851 du 4 octobre 1956 tendant à créer un Diplôme d'État d’ostéopathe (renvoyée à la Commission de la Famille, de la Population et de la Santé Publique) présentée par M. Frédéric DUPONT, Député. Voir Une erreur historique 
 4. - Extraits de la Revue Kinésithérapie Scientifique n° 400 de Mai 2002, p. 5.
 5. - Notamment n° 735 16/09/1999, Questions à Nicette Sergueef ; 736 23/09/1999, Interview et Table ronde des enseignants de la M.T.M. ; n° 764 20/04/2000, Interview de Raymond Richard, fondateur de l'Osteopathic Resaerch Institute ; n° 807 19/04/2001, Interview de André Bénichou, directeur de la Maison de la Thérapie Manuelle ; n° 832 29/11/2001, Interview de Raymond Richard.
 6. - Voir l’analyse du rapport de l’Académie de Médecine 

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© Jean-Louis Boutin et le Site de l'Ostéopathie


Créée le 28 février 2006 - Dernière modification :