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Un édito qui défie les lois de la gravité
Publié par JL Boutin, Webmestre   
31-10-2003

Un édito qui défie les lois de la gravité

Auteur : Marco Gabutti, Ostéopathe *

 

*Marco Gabutti, ingénieur de formation, est aujourd’hui ostéopathe après avoir suivi un enseignement à temps plein (formation initiale). 

L’éditorial d’Éric Pastor paru dans le numéro 911 de Kiné Actualité et repris en intégralité sur le Site de l’Ostéopathie, m’a pour le moins interpellé. L’idée centrale qui y est exprimée, selon laquelle la kinésithérapie et l’ostéopathie sont indissociables, est soutenue par deux arguments, l’un historique, « les masseurs-kinésithérapeutes sont en France à l'origine de l'émergence et de la production des savoirs en ostéopathie », l’autre pragmatique,  « (le) massage, devenu toucher au service de la thérapie manuelle ». Pourtant basée sur ces deux états de fait parfaitement fondés et aisément vérifiables, l’argumentation qui mène notre éditorialiste à conclure à l’indissociabilité de ces deux disciplines mérite qu’on s’y attarde quelques instants.

Tout d’abord, un bref rappel historique s’impose. L’ostéopathie est née à la fin du 19e siècle, dans le Middle-West des États-Unis, sous l’impulsion d’Andrew Taylor Still, citoyen atypique d’une Amérique alors engagée corps et âme dans la conquête de l’Ouest. Autodidacte – et pour cause, les écoles étant rares dans la région à l’époque – Still fut initié à une médecine sommaire par son père qui assurait à la fois les fonctions de pasteur et de médecin. Après s’être essayé à la culture, et une poignée d’inventions agraires plutôt ingénieuses, Still applique toute son énergie à l’étude de l’anatomie suite à la perte brutale de trois de ses enfants ; affront insupportable de la nature au médecin qu’il était supposé être. Au cours de plusieurs années de recherches personnelles, durant lesquelles il officiera comme rebouteux (on retrouvera la mention « lightning bone-setter » sur une de ses cartes de visite), il finit par élaborer une méthode de traitement originale qu’il nomme « ostéopathie » et qui, d’après lui, et il s’en explique dans ses ouvrages, ne doit rien à aucun système de soins, mais est fondée sur une connaissance approfondie de l’anatomie associée à une manière originale d’envisager les mécanismes d’apparition de la pathologie. Très rapidement, le succès de ses pratiques, que ses proches attribuaient d’abord à un don, attire vers lui une foule importante. Parmi celle-ci, un certain William Garner Sutherland, journaliste, intrigué par les nombreuses histoires tournant autour du personnage de Still, et qui deviendra quarante ans plus tard le chef de file de l’approche crânienne en ostéopathie. Mais aussi John Martin Littlejohn, médecin écossais diplômé en théologie, qui figurera parmi les premiers étudiants de l’American School of Osteopathy, et ouvrira, une fois de retour en Angleterre, la première école d’Europe : la British School of Osteopathy. De cette école sortiront de nombreux ostéopathes qui ouvriront à leur tour des centres de formation auprès desquels s’initieront les premiers kinésithérapeutes, belges et français. Or, à l’image de toutes les écoles ayant vu le jour aux USA, les écoles anglaises sont des établissements de formation initiale ouvertes à des gens de tous horizons, et c’est aussi à ces gens, pourtant non kinés, et de surcroît issus d’une formation initiale que notre éditorialiste ne semble pas pour autant tenir en estime, que l’ostéopathie doit d’être arrivée en France. L’« amnésie » ne frapperait donc pas exclusivement les ostéopathes, on s’en doutait, mais, non seulement pour le mot d’esprit, il est parfois bon de le rappeler.

Dans ce contexte, affirmer péremptoirement que « notre profession (de kinésithérapeute) (…) est actuellement la seule à pouvoir proposer un cadre de formation initiale cohérent », frise l’inconséquence. En effet, supposons que ce qui est avancé ci-dessus soit effectivement vrai, cela disqualifierait ipso facto la formation de tous les enseignants auprès desquels les kinésithérapeutes français ont été formés à l’ostéopathie. Scoop ! Ces kinésithérapeutes, et tous les autres de surcroît, auraient alors reçu une formation de bien piètre qualité en ostéopathie et ne ressentiraient néanmoins aucune gêne à prétendre publiquement être les mieux placés pour en assurer la transmission. Tout cela serait bien évidemment absurde.

Oui, ce sont les kinésithérapeutes qui se sont les premiers en France, et en nombre, intéressés à cette pratique originale. Oui, ils sont à l’origine de pratiquement toutes les écoles d’ostéopathie et associations professionnelles du territoire français. Il faut, et je le dis, il faut leur reconnaître ce mérite qui n’est pas des moindres, et rien que pour cette raison nous ne devons plus tolérer les critiques de ces jeunes ostéopathes fraîchement émoulus qui cassent gratuitement du sucre sur les « kinés », faisant preuve d’une grande ignorance dont ils ne sont, hélas, pas les seuls responsables. Oui, oui et oui, Éric Pastor a raison d’insister et de rappeler que  « les masseurs-kinésithérapeutes sont en France à l'origine de l'émergence et de la production des savoirs en ostéopathie », on ne le dira jamais assez. Oui, mais… le fait que de nombreux kinésithérapeutes français aient été séduits par l’ostéopathie au point d’entreprendre une formation longue en vue d’appliquer dans leur pratique quotidienne ce savoir faire, le fait que les kinésithérapeutes aient, en France, largement adopté l’ostéopathie, ne présente pour autant aucun effet rétroactif suivant lequel on pourrait aujourd’hui prétendre que ces deux disciplines, fondamentalement étrangères dès leur origine, seraient intimement liées. Le lien qui unit les kinésithérapeutes français à l’ostéopathie est un lien de circonstance, géographiquement et politiquement limité à un territoire, ce lien unit des professionnels à une pratique étrangère, et non ces pratiques entre elles dans leurs fondements respectifs. Si ces deux disciplines étaient effectivement intrinsèquement liées, on devrait retrouver ce lien dès leur création, et ce, en tout point du globe. Or, tout, depuis les écrits de Still jusqu’à l’organisation de la profession dans les pays où elle a fait l’objet d’une réglementation, en passant par Littlejohn et Sutherland, tout va à l’encontre d’une telle hypothèse. Les ostéopathes australiens, américains et anglais seraient-ils donc moins bons, car leur gouvernement a reconnu qu’ils devaient être formés dans des écoles indépendantes ? Et que penser d’un praticien qui, faisant deux choses, devrait être meilleur que celui qui se consacrerait à une seule d’entre elle à longueur de journée ? Un tel raisonnement défie les lois de la physique, hélas pas celles de l’édition.

 Marco GABUTTI.

Dernière mise à jour : ( 17-08-2008 )
 
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