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Contexte historique et courants de pensée - 1e partie

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Contexte historique et courants de pensée ayant pu influencer l’œuvre d'Andrew Taylor Still
1e partie

Auteurs : C. Duren (1), Y. Lepersi (1, 2).

Article paru dans ApoStill n° 19 - Automne 2008, Le journal de l'Académie d'Ostéopathie - www.academie-osteopathie.fr

(1) Ostéopathe, Bruxelles
(2) Maître de conférences à l'Université Libre de Bruxelles. Directeur des études au SCOM, 6043 Ransart (Belgique)

Le Site de l'Ostéopathie remercie particulièrement les auteurs et la Rédaction d'ApoStill de nous avoir autorisé à publier cet article.

[Crédits photographiques : les photos que nous présentons pour illustrer cet article sont libres de droit. Leur source est : les livres de A.T. Still Autobiography, Kirksville 1897, Philosophy of Osteopathy, Kirksville 1899 et l'encyclopédie Wikipédia. Note du Webmestre]


INTRODUCTION

apostill19_still_philosophy

Andrew Taylor Still, fondateur de l’ostéopathie.
Au cours de nos études d’ostéopathie, ce personnage mythique nous intrigue.
Qui est-il ?
Quels sont ses écrits ?
Comment a-t-il élaboré sa théorie « ostéopathique » ? Découvrir les courants de pensée ayant pu influencer l’œuvre d'Andrew Taylor Still à travers le contexte historique des États-Unis au XIXe siècle ; voilà le but de notre « enquête ». Les « suspects » sont nombreux : méthodisme, Frontière, abolitionnisme, franc-maçonnerie, évolutionnisme, créationnisme, mesmérisme, phrénologie, scientisme chrétien, homéopathie, éclectisme...

Tous ces courants ont-ils réellement influencé Andrew Taylor Still ?

Pour rester le plus fidèle à ses pensées, nous avons choisi de ne prendre en références que les livres qu’il a écrit lui-même, quatre livres tous traduits en français. Nous avons commencé nos recherches par la bibliothèque personnelle d’Andrew Taylor Still (ATS) en vue d’y trouver des ouvrages concernant les mouvements de pensée les plus prégnants à l’époque.

Tous les ouvrages de la bibliothèque personnelle d'ATS, répertoriés par le Still National Osteopathic Museum and National Center for Osteopathic History de Kirksville, sont à caractère médical.
Pour déceler ses influences, nous puiserons donc les éléments de notre recherche au sein de ses quatre ouvrages et cela, au fil du déroulement de la vie d'ATS.
Cette étude sera présentée en deux parties, dans les numéros 19 et 20 du Journal de l’Académie d'Ostéopathie de France, ApoStill
La vie d'ATS commence aux États-Unis d’Amérique, au XIXe siècle...


CONTEXTE HISTORIQUE ET FAMILIAL

Contexte historique

Deux siècles de colonisation européenne émaillée de plusieurs guerres précèdent la déclaration d’indépendance des États-Unis, le 4 juillet 1776. Après de nombreuses batailles entre Anglais et Français sur le territoire américain, l’Angleterre reconnaît l'indépendance des colonies américaines au « Traité de Versailles » en 1783. La constitution entre en vigueur en 1789, année de l’élection de Georges Washington comme président des États-Unis. En 1803, le président Jefferson achète la Louisiane à Bonaparte et entend faire de l’Ouest le « Jardin du monde ». Cette conquête des grands espaces s’effectue sur des territoires hostiles et sauvages, peuplés alors de tribus d’Indiens nomades, de troupeaux de bisons et d’animaux sauvages. Au début du XIXe siècle, la Fédération des Etats-Unis d'Amérique est en plein essor. En effet, de 1789 à 1860, son territoire passe de deux millions de kilomètres carrés à huit millions de kilomètres carrés. La croissance démographique est spectaculaire : de quatre millions d’Américains à trente et un millions. Cinq millions d’émigrés européens, principalement des Irlandais et des Allemands ont traversé l’Atlantique pour rejoindre le « Nouveau Monde » et y trouver pain, paix et liberté. Dans les grandes villes du nord-est, ils forment un prolétariat urbain surexploité et miséreux. Le « Nord », le « Sud »,1’« Ouest ». Au début du XIXe siècle, le sentiment national américain est encore embryonnaire et leur union encore fragile [1].

Contexte familial

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ATS est né le 6 août 1828 à Jonesboro, Virginie. Il est le troisième enfant d’Abram et Martha Still. Son père est pasteur méthodiste, missionnaire, prédicateur, mais aussi docteur, fermier et meunier. Martha, mère attentive et attentionnée, est aussi « [...] un mécanicien né [...] » [2].
Peut-être est elle l’initiatrice de la passion de son fils Andrew pour la mécanique.
L’enfance scolaire d’ATS au Tennessee s’effectue tout d’abord dans une école tenue par un professeur tortionnaire qui « [...] pardonnait nos nombreux péchés avec la baguette de châtiment [...] » [2]. Ensuite, ATS poursuit ses études dans un collège dirigé par l’Église méthodiste.
Dès son plus jeune âge, ATS participe aux travaux de la ferme et des champs [1]. Abram Still fait réciter à son fils d’interminables prières. « Mon père était pasteur, en un sens, un missionnaire et j’ai dit d’interminables prières (aussi longues que le plus long des chapitres de la Bible), ces prières, je les disais en marchant entre les bras de la charrue pour qu’un trou de mémoire dans cette direction ne se traduise pas par quelque coup de ceinturon administré par mon père. » [2].
La forte personnalité d'Abram Still, homme religieux déterminé, « [...] aux fortes convictions, soutenues en tout lieux et en tout temps. »[1] et surtout son éducation religieuse rigoureuse marquent profondément son fils « Drew ».
Abram Still est un missionnaire et un prédicateur méthodiste très engagé. La passion du salut des âmes est la base de l’esprit missionnaire du prêcheur méthodiste.


INFLUENCE DE L'ÉDUCATION MÉTHODISTE

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Le Méthodisme est un mouvement religieux créé en Angleterre en 1729 par John Wesley, prêtre anglican. Selon la doctrine de John Wesley, l’homme est totalement corrompu et ne mérite que la damnation. En effet, suite au péché originel d’Adam, l’homme est enclin à faire le mal continuellement et subit les maladies et la mort comme punition de Dieu. L’homme est donc mauvais mais libre de sauver son âme. S’il prend conscience de ses fautes et s’en repent, il reçoit alors une « grâce prévenante » qui le rend capable d’atteindre le pardon et accéder ainsi à la renaissance (new birth). La bible est l’unique référence de John Wesley. Elle contient tout l’enseignement nécessaire au Salut [3].

John Wesley a également une influence déterminante sur l’art de guérir au XVIIIe siècle. A cette époque, la majeure partie des maladies survient par manque d’hygiène et de propreté. Ayant suivi des cours d’anatomie et de médecine, John Wesley désire améliorer les conditions sociales et médicales des pauvres. Il préconise dans son livre Primitive Physic une médecine préventive, des traitements médicaux simples, peu onéreux et à la portée de tous. Son credo est : médications simples et naturelles, foi et prières [3].

[Photo de John Wesley http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Wesley Outre l'article sur John Wesley dans Wikipédia on pourra également consulter l'ouvrage de Agnès de La Gorce, Wesley, Maître d'un Peuple (1703-1791). Albin Michel Paris 1940 ainsi que l'article John Wesley (1703-1791), LE TISON ARRACHE DU FEU, par Orlando Boyer Note du Webmestre]

La croyance en Dieu d'Andrew Taylor Still

Abram Still a imprégné son fils de sa croyance religieuse méthodiste en tant que DD (Doctor of Divinity) ainsi que sa connaissance médicale en tant que MD (Medical Doctor) [1].
« […] nous autres méthodistes [...] » [2] est la seule allusion à l’appartenance religieuse d'ATS.
Dieu est omniprésent dans tous ses écrits et surtout dans son autobiographie. ATS semble résolument théiste (a), un théiste rationnel (b). Il évoque Dieu par différents noms :
« Dieu », « Divin », « Dieu, Auteur et Constructeur de tous les mondes », « Dieu, esprit de la Nature », « Nature »,
« Architecte infaillible », « Grand Architecte », « Architecte Universel », « Maître Architecte de l'univers »... Toutes ces appellations forment les différentes facettes du « Dieu de perfection » d’ATS. Son « Dieu » est intelligent et aimant et toutes ses œuvres sont parfaites.
« […] je vénère un Dieu respectable, intelligent et mathématique. » [2].
« [...] les œuvres de Dieu prouvent bien Sa perfection » [2].
« Parce qu’imperfection est un mot qu’Il ne connaît pas dans n’importe quelle partie de l’habile mécanique, Son œuvre n’a jamais présenté une imperfection ni une malfaçon. » [2].
On ne retrouve nulle part dans ses livres le Dieu sévère de John Wesley. Le « Dieu » décrit dans les livres d’ATS est plutôt un Dieu ingénieur, mécanicien et non pas un Dieu exécuteur de châtiment.
« Voyez l’esprit laborieux de Dieu se réjouissant à la merveilleuse activité de sa mécanique, coupant et dessinant des formes pour les oiseaux du ciel et les poissons de la mer. »[2].

a. Théiste : Adepte de la
doctrine du théisme,
qui affirme l’existence
personnelle de Dieu et
son action providentielle dans le monde.
b. Théisme rationnel :
« où l’idée de l’être divin
se confond avec la suprême raison de toutes
choses » A Lalande.
Vocabulaire technique et
critique de la philosophie
.
Paris : Quadrige/Presses
Universitaires de France; 1993

 


« [...] l’Architecte omniscient a taillé et numéroté chaque partie pour qu'elle s’ajuste à sa place et accomplisse ses fonctions dans chaque édifice au sein de la forme animale, tout comme les soleils, les étoiles, les lunes et les comètes obéissent tous à une loi éternelle de vie et de mouvement. » [2].
« [...] j’ai pris pour fondement la vérité selon laquelle l’univers entier avec ses mondes, ses hommes, ses femmes, ses poissons, ses oiseaux, ses animaux sous toutes leurs formes et principes de vie, ont été formulés par l’esprit d’un Architecte infaillible. » [2].
« À un moment donné, Dieu a dit : « Créons l’homme ». Après l’avoir créé, Il l’examina et le déclara bon, pas seulement bon mais très bon […] Depuis que l'Architecte, ce mécanicien habile, a achevé l’homme et lui a donné le pouvoir de contrôler les oiseaux dans l’air, les bêtes dans les champs et les poissons dans la mer [...] » [4].

Dans ce dernier extrait, on retrouve quasiment à la lettre le texte de la création de l’homme par Dieu dans la Genèse :
« Dieu dit “Faisons l'Homme à notre image et à notre ressemblance. Qu’il ait autorité sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les animaux des champs et toutes les bêtes sauvages et les reptiles qui rampent sur la terre ! Dieu créa Homme à son image […] Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon”. » [5].

Il est intéressant de souligner qu’ATS rédige ses quatre livres après l’âge de 65 ans. Sa croyance au Dieu créateur de l’univers n'est donc pas la croyance d'un enfant soumis à l’autorité religieuse de son père, pasteur méthodiste.
ATS est manifestement créationniste.

L’origine de la maladie selon Andrew Taylor Still

Pour ATS, l’origine de la maladie n’est absolument pas la punition de Dieu, conséquence du péché originel d’Adam, comme le décrit John Wesley.
« L’ostéopathie ne doit pas regarder un homme comme un criminel devant Dieu, devant vomir, être purgé et être rendu malade ou fou. L’ostéopathie est une science qui analyse l’homme et découvre en quoi il participe de l’intelligence divine. [...] Dieu se manifeste dans la matière, le mouvement et l’esprit. » [2].
D’après les éléments repris dans ses quatre livres, la maladie est avant tout une perturbation anatomique, mécanique et/ou fluidique, au sein d'un corps initialement parfait.
« L’ostéopathe, dans sa recherche de la cause de la maladie, essaie tout d’abord de trouver la cause mécanique. » [4].
« La maladie est un effet provoqué par l'interruption de quelque approvisionnement en fluide ou en qualité de vie » [2].
« Le devoir du praticien n’est pas de guérir le malade mais j’ajuster une partie ou l’ensemble du système afin que les preuves de la vie puissent s’écouler et irriguer les champs assoiffés. »[2].
« Cause et effet sont sans fin ; la cause débutant certains cas peut être plus ou moins importante, mais le temps s ajoute à l’effet jusqu’à ce que l’effet devienne plus important que la cause, avec à la fin, la mort. La mort est la fin ou l’addition de tous les effets. » [2].
« Nous disons "maladie" quand nous devrions dire “effet” car la maladie est l’effet d’un changement dans les parties du corps physique. » [4].

Contrairement à la médecine de l’époque qui ne soigne que les symptômes par des saignées, amputations, injections hypodermiques, poisons et drogues et qui raisonne avec l’idée que le corps a en lui des produits chimiques que l’on doit confronter à d’autres produits chimiques ou poisons, ATS propose une méthode de recherche et de traitement révolutionnaire : « Trouvez et supprimez la cause, l’effet disparaîtra. » [4].
Selon ATS, s’appuyant sur la loi de cause à effet, les causes mécaniques et fluidiques de la maladie sont l’origine du dérèglement de cette machine parfaite qu’est l’homme. Cette « révélation » trouve ses origines dans l’instruction religieuse et les savoirs acquis pendant sa jeunesse. Néanmoins, elle se distingue des pensées wesleyenne et médicale de l’époque. Les nombreuses années d’observations et de recherches d’ATS aboutissent au fameux 22 juin 1874, évènement que nous aborderons dans le n° 20 du Journal de l'Académie d'Ostéopathie de France, ApoStill.


INFLUENCE DE LA « FRONTIÈRE »

Départ pour le Missouri

En 1837, Abram Still est nommé par la Conférence de l’Eglise méthodiste du Tennessee comme missionnaire dans le Missouri et devient circuit rider [2].
« [...] enfourchant son cheval, il partait dans la prairie sauvage pour prêcher l’Evangile aux pionniers. Ses voyages de missionnaire duraient en général six semaines […] Papa fut le premier pasteur de l’Église méthodiste dans le nord Missouri, assurant la permanence, prêchant, établissant les premières Églises et classes méthodistes et le méthodisme dans le nord du Missouri. » [2].
La famille Still vit aux abords de la « Frontière ». ATS, âgé alors de 9 ans, suit les cours de l'école de La Plata tenue par un révérend presbytérien.

La vie de frontalier d'Andrew Taylor Still.

À cette époque, ATS entame sa vie de frontalier. Dans ces grands espaces du Missouri, il observe et étudie les animaux sauvages. Il chasse l’ours, le renard, la panthère, le cerf avec ses chiens. Il dépèce, sale et sèche la viande et développe ainsi une connaissance pratique des sciences naturelles et de l'anatomie [2].

Observation de la nature

ATS écrit le mot « nature » de deux manières différentes. Le mot « Nature » orthographié avec une majuscule, fait sans doute référence au Dieu de la Nature, Dieu créateur de la Nature divine parfaite. Le mot « nature » orthographié avec une minuscule fait plutôt référence à la nature et à ses lois naturelles et mécaniques, observées dans les grands espaces sauvages par ATS ; Dieu est le grand mécanicien de la nature. Et ATS a acquis un savoir à « l’université de la nature » [2].
« L’être humain est la machine, l’ingénieur est la Nature, et vous le chef-mécanicien. » [4].
« Le Dieu de la Nature est source de savoir-faire et de sagesse, et le travail mécanique qui s'effectue dans tous les corps naturels résulte d'un savoir absolu. » [6].
« Dans la nature, nous nous attendons à trouver des machines qui réagissent parfaitement puisque nous savons que la nature ne fait pas de travail imparfait, mais qu’elle fait par contre un travail parfait ; son mot d’ordre est “perfection” de toutes les parties et de leurs fonctions. ».

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c. Louis Agassiz (1807-1873) est un zoologiste américain d’origine suisse ; il est le premier à proposer scientifiquement l’existence de l’ère glaciaire dans le passé de la terre. Il a écrit plusieurs ouvrages dont Histoire naturelle des États-Unis, Étude sur les glaciers. Il est élu à la chaire de géologie et de zoologie d’Harvard en 1847. Il est également un des derniers zoologistes créationnistes. Photo de Louis Agassis : http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Agassiz

« Le grand livre de la nature se trouve à la Frontière. Elle est la source première de la connaissance et l'on y apprend les premiers principes de science naturelle. […] Le vieux frontalier en sait plus sur les coutumes et les habitudes des animaux sauvages que le scientifique n’en découvrira jamais. Agassiz (c), malgré tout son savoir sur l’histoire naturelle, n’en connaissait pas autant sur le vison et le castor que le trappeur dont le travail, toute la vie, a été de les capturer. » [2].
« Le Divin, le plus grand de tous les créateurs, a conçu ce majestueux univers avec une telle exactitude, une telle beauté et une telle harmonie, qu’aucune ingéniosité mécanique humaine ne peut égaler celle de cette première grande création. La botanique, l’astronomie, la zoologie, la philosophie, l’anatomie, toutes les sciences naturelles révèlent à l’homme ces plus hautes, plus nobles, plus grandes lois et leur perfection absolue. » [2].
Selon ATS, la nature et les sciences naturelles qui en dérivent sont l’œuvre de Dieu et, par conséquent, parfaites. L’ostéopathe doit en tenir compte et « [...] s’y conformer sinon il n’obtiendra jamais de guérison. » [4].
« Votre travail sera complété quand vous aurez réajusté le corps comme la Nature l’avait conçu, c’est-à-dire dans son état de perfection. » [4].
« Un ostéopathe intelligent doit accepter d’être gouverné par les lois immuables de la nature [...] » [4].
« L’ostéopathie se fonde sur la perfection de l’ouvrage de la Nature. » [4].

Étude de l’anatomie

Pour ATS, l'étude de l'anatomie est primordiale et essentielle pour la compréhension du corps humain et pour pouvoir pratiquer l’art de guérir. La connaissance parfaite de l’anatomie est une des pierres angulaires de l’enseignement de l’ostéopathie.
« Mon expérience de frontalier fut pour moi d’une valeur que je ne pourrai jamais dire. Elle fut inestimable pour ma recherche scientifique. Avant d’étudier l’anatomie dans les livres, j'avais déjà perfectionné mon savoir grâce au grand livre de la nature. Le dépeçage des écureuils m’avait mis en contact avec les muscles, les veines. Les os, grande fondation de la merveilleuse demeure dans laquelle nous vivons, furent pour moi un sujet d’étude constant, bien avant d’apprendre les noms compliqués donnés par le monde scientifique. » [2]. Ce sont ses premiers cours de dissection et d’'anatomie. Plus tard, il dissèquera des corps humains : « Tant que je ne fus pas satisfait, j’exhumai et disséquai Indien après Indien. Je fis des centaines d’expériences avec des os, jusqu’'à devenir très familier de leur structure. » [2].
« […] je déterrai les squelettes l’un près l’autre du sable des tumulus indiens et les étudiai jusqu’à devenir familier avec l’usage et la structure de chaque os du système humain. À partir de là, je me lançai dans l’étude des muscles, ligaments, tissus, artères, etc. c’est l’œuvre de ma vie et j’ai encore des choses à apprendre. » [2].
« La première leçon de l’ostéopathe a pour sujet l’anatomie, la dernière aussi, et toutes les autres leçons aussi. » [4].
« Je désire graver dans vos esprits que vous commencez avec l’anatomie et terminez avec l’anatomie. Tout ce que vous désirez et ce dont vous avez besoin, c’est une connaissance de l’anatomie, et c’est la seule chose que vous pourrez ou désirerez utiliser dans votre pratique, même si vous vivez cent ans. ».
« Avant de gagner les salles de pratique, vous devez avoir suivi 90% du cours d’anatomie. »[2].
« L’ostéopathe moderne doit avoir une connaissance parfaite de l’anatomie et de la physiologie. » [4].

Étude de la mécanique

Dès son enfance, ATS est passionné par la mécanique. Il est fasciné par les nouvelles découvertes comme la machine à coudre, la cuisinière, le bateau à vapeur [2].
Fin des années soixante (d), il inventera même une « moissonneuse avec des doigts pour attraper le grain qui tombait » ainsi qu’une machine à « baratter le lait » [2].
d. Du XIXesiècle...

Il transpose ses observations et ses découvertes sur le corps humain.
« L’ostéopathie étant une science fondée sur le principe que l’homme est une machine, je me dois d’attirer votre attention sur le fait que j’ai commencé l’étude de ma mécanique dès 1855 et l’ai poursuivie jusqu'en 1870. » [2].
« Je commençai à examiner l’homme. Que trouvais-je ? Je me trouvais en présence d’une mécanique, la plus grande mécanique que l’esprit puisse concevoir. Après sept ou huit années passées avec une mécanique inerte, me familiarisant avec toutes les parties, de la chaudière à la scie, je commençai à examiner l’homme comme une machine. » [2].
« Pendant vingt-deux ans, j’ai examiné les parties de la mécanique humaine, et j’ai trouvé qu’il s’agit de la plus merveilleuse mécanique jamais construite, par l’intelligence de la pensée et l’esprit de Dieu, depuis le sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds. Je crois que la mécanique humaine est la pharmacie de Dieu et que tous les remèdes de la nature sont dans le corps. » [2].
« Il agit en mécanicien. » [4].
« Un ostéopathe n’est qu’un ingénieur humain, devant comprendre toutes les lois régissant sa machine et ainsi maîtriser la maladie. »[2].

Ces extraits des livres d’ATS mettent en évidence que l’étude de la mécanique, de la physiologie et de l’anatomie forment les connaissances essentielles et obligatoires de l’ostéopathe. Héritée du cartésianisme, cette conception mécaniste du corps humain est très répandue au XVIIIe siècle. En effet, suite aux observations nées de l’étude clinique des malades et de la dissection des cadavres, l’homme est considéré comme une machine obéissant à des principes mécaniques précis, dont le dérèglement crée la maladie.

Les premières expériences de « poison »

Dès son plus jeune âge, ATS a une répulsion pour les médicaments.
« J’étais né pour connaître quelque chose aux drogues. Je savais qu’elles avaient un goût désagréable ; je savais qu’elles me rendaient malade, très malade, même ; je savais que je ne les aimais pas. Dès que je fus suffisamment âgé pour raisonner, je grandis avec cette question : Dieu a-t-il oui ou non accrédité d’une manière ou d’une autre l’idée selon laquelle un homme pourrait se soulager d’un poison en en utilisant un autre ? » [2].
« Lorsque j’étais enfant, j’ai reçu du poison dans le bras - ils l’appelaient virus. Combien de temps est-ce demeuré dans mon corps ? C’est resté à travers plusieurs épidémies de variole ; l’effet est donc sans fin. Lorsque j’avais à peu près quatorze ans, j’eus une crise de sialorrhée. Je pris plusieurs doses de calomel. Cela me fit tomber les dents. Aujourd’hui, j’utilise un appareil partiel parce que j’ai vécu une époque et une génération où les gens ne surent faire de plus intelligent que transformer ma mâchoire en cinabre. » [2].

Dans cette dernière citation, ATS fait référence au vaccin ; vaccin qu’il qualifie de « virus pourri de Jenner »[1, 2] ou encore « pourriture de vache ou de cheval » [4].
« Je ne veux pas m’opposer à l’effort de Jenner. Je pense qu’il fut louable, mais je suis certain qu’on peut utiliser des substances plus efficaces et moins dangereuses que ces composés putrides de la variole. » [4].
Dans son « programme ostéopathique », ATS énonce le troisième article comme ceci : « Nous sommes opposés aux vaccinations. ».
Pas de doute, ATS s’oppose à l’utilisation des vaccins qu’il considère comme un poison.

La vie d’Andrew Taylor Still auprès des Shawnees

Fin des années quarante, ATS pense « qu’il n'est pas bon d’être seul et [commence] à parader pour voir comment les fil1es apprécieraient l’allure d'un jeune soldat. » [2].
Il rencontre Mary M. Vaughn et ils se marient en janvier 1849. En 1853, ils quittent le Missouri pour la mission de Wakarusa dans le Kansas et rejoignent la famille Still. En effet, Abram Still y est nommé missionnaire auprès des indiens Shawnees suite à une décision de l’Église méthodiste.

Andrew Taylor Still et les Shawnees.

« Tout était indien dans cet endroit. On ne parlait anglais qu’à l'école de la mission. Cet été-là, mon épouse enseigna les papooses... Ensuite, au cours de l’'automne, je consultai les Indiens avec mon père. Érysipèles, fièvres, dysenteries, pneumonies et choléra étaient fréquents. Le traitement des Indiens pour le choléra n’était pas plus ridicule que certains traitements soi-disant scientifiques utilisés par les docteurs en médecine. Les Indiens creusaient deux trous dans le sol, séparés approximativement par soixante-dix centimètres. Le patient reposait étendu entre les deux trous, vomissant dans l’un et se purgeant dans l’autre, et mourait ainsi, étendu par terre, une couverture jetée sur lui [... ] Comme curatifs, ils donnaient des thés fabriqués avec des racines noires, du gombo, sagatee, muckquaw, chenee olachee. Ainsi ils étaient soignés, mouraient et partaient pour Illinoywa Tapamalaqua, “la maison de Dieu” » [2].
« J’appris vite à parler leur langue et leur donnai des drogues utilisées par les Hommes blancs, guéris la majorité des cas que je rencontrai, et fus bien accueilli par les shawnees. J’étais à la mission shawnee de l’Élise méthodiste [...] » [2]. ATS est visiblement intéressé par la culture, les croyances et la médecine des Indiens Shawnees. Il parle leur langue, connaît le nom du « Grand Esprit » des Indiens, observe et analyse leurs médecines, dissèque leurs cadavres. Il ne parle pas de l’impact des pratiques religieuses et médicales de cette population indienne sur ses observations. Pourtant, il écrit : « C’est en avril 1855 que j’ai commencé à croire aux lois de la vie telles que le Dieu de la Nature les a données à l’homme, au monde et aux êtres. » [4].
En présence des Indiens Shawnees, ATS commence à élaborer la croyance selon laquelle le Dieu de la Nature a déposé tous les remèdes à l’intérieur de l’homme, dès sa création. Pour les Indiens, la maladie est une rupture au sein de l’harmonie cosmique et les traitements aident au rétablissement de cet équilibre [7]. La pensée d’ATS est similaire mais transposée au niveau du corps humain. La maladie est une perturbation au niveau de l’harmonie parfaite initiale du corps et le traitement ostéopathique vise à retrouver cette harmonie en s’appuyant sur les lois de la Nature.
Les croyances et les pratiques des Indiens Shawnees ont donc influencé ATS.
Par contre, aucun élément ne nous permet d'affirmer que les mobilisations et manipulations pratiquées par les Indiens ont influencé l’élaboration des techniques ostéopathiques par ATS.

Schisme de l’Eglise Méthodiste

Au début du XIXe siècle, la vague du « second grand réveil » déferle sur les États-Unis. Les réveils religieux surviennent souvent au cours des périodes troublées et se caractérisent par des conversions spectaculaires et émotives.
Les prédicateurs « revivalistes » (méthodistes, baptistes (e), presbytériens) veulent éveiller chez les croyants une foi affaiblie et routinière et leur faire prendre conscience des maux de la société dans laquelle ils vivent.
Le premier de ces maux est l’esclavage considéré, par John Wesley, comme « la somme exécrable de tous les maux ». Dans la « Discipline » de 1784, la Methodist Episcopal Church affirme qu’il est de son devoir le plus absolu de prendre immédiatement des mesures efficaces pour extirper de l’Église cette abomination qu’est l’esclavage [8].
e. Baptistes :
Les baptistes
prônent le baptême à l’âge adulte après
un repentir
et une
profession
de foi publics.



Les presbytériens sont les premiers à condamner officiellement l’esclavage en 1818 lors d’une Assemblée Générale des Eglises Presbytériennes. Les méthodistes qui se définissent comme « an anti-slavey slave holding Church » adoptent une position plus modérée vis -à-vis des propriétaires d’esclaves. Mais les Sudistes sont tant déterminés à se séparer de leurs frères du Nord que même le schisme au sein de l’Église Méthodiste est inévitable. La rupture entre Églises du Nord et Églises du Sud se fait lors de la Conférence Générale de 1844. Massivement, dans chaque église méthodiste du Sud, les fidèles approuvent la rupture avec l’Église nationale et fondent la Methodist Episcopal Church South [3]. Abram Still prend fermement position pour l’abolitionnisme et se trouve confronté à l’opposition farouche des pros esclavagistes locaux. Pour se débarrasser de son influence, il est alors envoyé en 1850 comme missionnaire auprès des indiens Shawnees dans le Kansas [2].

Andrew Taylor Still, homme politique engagé

À partir de 1820, les États du Kansas et du Nebraska connaissent une situation particulière. En effet, à l’ouest du Mississipi, l’esclavage est interdit au nord d’une ligne que délimite le 36°30’ de latitude Nord à l’exception du Missouri, bien qu’il se trouve au nord de cette limite. Cette ligne du Compromis de 1820 est appelée « ligne Mason Dixon ». Le Kansas et le Nebraska sont situés au nord de cette ligne. Ils devraient donc former des états libres. Mais, en 1820, une loi stipule que les habitants du Kansas et du Nebraska peuvent choisir eux-mêmes d’autoriser ou d’interdire l’esclavage. Au Kansas, cette loi provoque de violents combats opposant pro-et anti-esclavagistes à partir de 1856 d’où l’appellation Bloody Kansas [1]. À cette époque, la famille Still habite à Palmyra. La ville de Lawrence (à seulement 20 kilomètres de Palmyra) est mise à sac par les esclavagistes et un groupe d’abolitionnistes dirigés par John Brown commet en représailles un massacre à Osowatomie. Dans le Kansas, les heurts sont de plus en plus violents. En 1857, ATS est « […] choisi par le peuple pour représenter le comté de Douglas dans le Kansas au corps législatif. » [2]. Il est un ardent défenseur des États libres et s’oppose à la majorité du corps législatif par ses idées anti-esclavagistes [2]. La guerre civile fera irruption dans ce contexte politique et social déjà très difficile.


ANDREW TAYLOR STILL PENDANT LA GUERRE DE SÉCESSION

ATS a manifestement été influencé par les prises de position anti-esclavagistes de son père Abram Still. Au chapitre III de son Autobiographie, Andrew parle explicitement des idées abolitionnistes de son père.
« Il prit fermement position pour l’abolition et la maintint jusqu’à ce que l’esclavage humain, qu’il soit d’origine divine ou diabolique, soit balayé de chaque arpent d’Amérique du Nord. » [2].
ATS, abolitionniste lui aussi, s’implique totalement dans la guerre de Sécession.
« Je choisis le côté de la liberté. Je ne pouvais pas faire autrement, car aucun homme ne peut se voir déléguer par statut un droit sur la liberté de n’importe qui, même pour une question de race ou de couleur. Fort de ces vérités, je joignis tous les combats pour l’abolition de l’esclavage au pays et à l’étranger. » [2].
L’épouse d’ATS décède en 1859 le laissant seul avec leurs trois enfants. Il se remarie avec Mary E. Turner en 1860.
En septembre 1861, il s’engage dans le 9e de cavalerie du Kansas. Il désire se battre. Mais ses connaissances en médecine le font travailler comme chirurgien sous les ordres du général Frémont dans les quartiers d’hiver d'Harrisonville (ville située sur la frontière entre le Missouri et le Kansas).
« En parlant de l’armée, laissez- moi vous dire que j’ai servi en tant que chirurgien sous les ordres de Frémont et que je sais de quoi je parle lorsque je dis que l’équipement de la trousse du chirurgien était complet lorsqu’elle contenait du calomel, de la quinine, du whisky, de l’opium, des chiffons et un scalpel. » [2].
Ensuite, il est soldat dans la compagnie F, commandée par le capitaine T.J. Mewhinne.
En mai 1862, il est capitaine puis commandant de la compagnie D de la XVIIIe milice du Kansas et cela jusqu’en octobre 1864.


Dans le numéro 20 du journal de l'Académie d'Ostéopathie de France, ApoStill, nous aborderons les interrogations d’ATS sur l’efficacité de la médecine, son appartenance à la franc-maçonnerie, la révélation du 22 juin 1874, et les influences des différents mouvements de pensée cités par ATS : le mesmérisme, le scientisme chrétien, l’homéopathie, l’éclectisme, le darwinisme.


RÉFÉRENCES

1. Mc PHERSON JM. La guerre de Sécession. Paris : Robert Laffont;1992.

2. STILL AT. Autobiographie. Vannes (France) : Sully;1998.

3. SAMOUELIAN S. Le réveil méthodiste. Nîmes (France) : Publications évangéliques méthodistes;1974.

4. STILL AT. La philosophie et les principes mécaniques de l’ostéopathie. Paris : Frison-Roche : 2001.

5. HURAULT B, HURAULT L, VAN DER MEERSH J. La Bible des Communautés Chrétiennes. Paris : Médiaspau1;1994.

6. STILL AT. Ostéopathie recherches et pratique. Vannes (France) : Sully;2001.

7. HULTRANTZ A. Guérison Chamanique et médecine traditionnelle des indiens d’Amérique. Aix-en-Provence (France) : Le Mail;1995.

8. BERTRAND CJ. Le méthodisme. Paris : Armand Colin


Lire la suite : Contexte historique et courants de pensée ayant pu influencer l’œuvre d'Andrew Taylor Still - 2e partie

Mise à jour le Lundi, 19 Avril 2010 10:28  

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Pour peu que l’on se donne la peine de le contacter avec précaution, le crâne (et je crois bien quasiment toutes les structures du corps) nous dit qu’il n’est pas constitué de leviers articulés sur des axes, mais de structures agencées dans des schémas de tenségrité. Il nous dit qu’il ne fonctionne pas comme une mécanique de leviers articulés sur des axes, mais comme un système de fulcrums intriqués et intégrés. Et je crois bien, également, que pour s’en débrouiller vraiment, il faut l’aborder dans sa réalité, celle de la tenségrité et non pas dans une réalité approximative projetée par le praticien, celle des axes. Pierre Tricot, "La Tenségrité", L’Ostéo4pattes, n° 16, avril 2010.