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Philosophie de l’ostéopathie - Naissance et développement d’un concept
Philosophie de l'Ostéopathie de AT Still a fait l'objet d'une nouvelle édition (2003)
Auteur : Pierre Tricot (1) - www.approche-tissulaire.fr/
1ère édition Editions Sully,1999
Nous remercions particulièrement Pierre tricot de nous avoir autorisé à reproduire cet article.
Ce texte peut être téléchargé directement sur le site de P. Tricot
Le collège de Kirksville et le développement de l’ostéopathie
L’histoire du collège et du développement de l’ostéopathie nous donnera enfin quelques ultimes lumières. Jusqu’en 1896, le collège de Kirksville a été la seule institution de formation à l’ostéopathie. Still a pu assez facilement contrôler le développement et les orientations prises par le mouvement, mais à partir de 1896, d’autres collèges se sont créés (entre 1896 et 1899, treize collèges légitimes se sont ouverts). Dès lors, il ne contrôle plus le mouvement et sent l’ostéopathie lui échapper, prendre des orientations qu’il ne souhaitait pas, et il en souffre : " Ils me citèrent comme le fondateur et le créateur de la plus grande science jamais donnée à l'homme. Mais quand vint le moment de dire ce qui était meilleur dans l'intérêt de l'école et de son futur, alors ils n'eurent que faire de mon savoir ou de mon avis. Ils coururent vers d'étranges Dieux. Mon cœur en fut attristé. Comme une poule rassemble les siens sous son aile, j'aurais voulu vous rassembler, vous, mes enfants, mais vous n'avez pas voulu… " (1)
Au sein même du collège de Kirksville existent des conflits dans les orientations de l’enseignement, notamment entre Still d’une part, et William Smith,(2) enseignant de la première heure au collège et les frères Littlejohn, d’autre part, tous écossais et médecins. Les frères Littlejohn sont arrivés aux États-Unis vers les années 1890. J. Martin Littlejohn – celui là même qui fondera la British School of Osteopathy à Londres en 1913 –, était diplômé de l’université de Glasgow, James était chirurgien et docteur en médecine et David détenait un diplôme en sciences. (3) Souffrant de problèmes de nuque et de gorge, J. Martin se rendit à Kirksville en 1897 pour y recevoir un traitement ostéopathique. Il recouvra la santé et fut recruté pour donner des cours à l’ASO (4) sur son sujet favori, la physiologie. En 1898, il devint doyen de la faculté et professeur de physiologie à l’ASO, tout en suivant les classes d’ostéopathie. (5) James et David suivirent leur frère à Kirksville où ils enseignèrent également, tout en étudiant l’ostéopathie.
William Smith et les Littlejohn étaient médecins et fervents partisans de la médecine scientifique qui commençait à se développer. Martin préférait une ostéopathie largement fondée sur la physiologie plutôt que sur l’anatomie. Bien qu’il fut attiré par les principes naturalistes sous-jacents à la science de Still, croyant à l’approche sans drogue, Littlejohn défendait ardemment que tout ce qui fait partie de la science médicale – excepté la matière médicale –, devait être inclus dans le programme d’étude et de pratique. (6) Ainsi, sous l’action conjuguée de William Smith et des frères Littlejohn, le caractère de l’ASO commença de changer ce qui aboutit à d’inévitables heurts avec Still.
Emmons R. Booth, un des premiers ostéopathes, évoque ces conflits : " en plusieurs occasions, Still ferma l’école pour discuter avec les enseignants de la compatibilité du diagnostic médical et de l’ostéopathie. Un étudiant se rappela Still faisant irruption furieux dans une salle de classe, écrivant frénétiquement au tableau : ‘Pas de physiologie !’ " (7) Ceci est important pour nous permettre de comprendre l’attitude de Still et les propos qu’il tient dans Philosophie de l’Ostéopathie. Il y défend une conception presque purement anatomique, accordant peu de place aux connaissances en physiologie et autres sciences médicales naissantes.
On peut être surpris de l’attitude de Still face aux avancées des sciences médicales de son temps. De la part d’un homme qui a toujours été favorable au progrès, cette attitude étonne. N’écrivait-il pas dans l’Autobiographie : " Mon père était un fermier progressiste, et il était toujours prêt à laisser de côté un vieille charrue s'il pouvait la remplacer par une autre mieux adaptée à son travail. Durant toute ma vie, j'ai toujours été prêt à acheter une meilleure charrue. " (8) Il est probable que les raisons profondes expliquant une telle attitude sont multiples et diffuses. Pour Still, le danger principal de la recherche médicale, vient de l’assimilation de tous les nouveaux aspects apportés en un tout : mélange de la physiologie avec les autres disciplines telles que la pharmacologie et la symptomatologie, parties de la médecine qu’il rejette avec force. On sait à quel point il a toujours été hostile à l’utilisation des drogues : " j'ai appris que les drogues sont dangereuses pour le corps et que la science de la médecine n'est – comme l’admettent certains grands praticiens –, qu'une hypocrisie. " (9) Quant à la symptomatologie, il dévoile le fond de sa pensée lorsqu’il présente l’ostéopathie : " Cette méthode d'exploration n'est pas dirigée par le son des cornes de brume de la non fiable et insatisfaisante symptomatologie." (10) Il ressent donc un danger à accepter ce que peuvent apporter les développements médicaux de l’époque avec le risque de voir s’émousser l’identité, l’originalité et la pureté de l’ostéopathie. Les difficultés actuelles de l’ostéopathie américaine nous prouvent la justesse de son pressentiment.
Enfin, bien que cela soit très difficile à apprécier, il est probable qu’il y eut conflit d’influence avec J. M. Littlejohn, souvent présenté comme un homme ambitieux et qui, sans doute aussi sûr de sa position que l’était Still de la sienne, fut certainement malhabile à la faire accepter.
Pour terminer, n’oublions pas que malgré la grande ouverture d’esprit dont il a fait preuve toute sa vie, Still est maintenant âgé de 71 ans. L’accumulation des certitudes amassées au cours d’un long exercice professionnel, couronné de nombreux succès, lui a donné une conviction absolue quant à la véracité de ses théories. De plus, ces certitudes ont été acquises dans la souffrance, face à un ostracisme médical et religieux difficile à imaginer. Cela, associé à sa personnalité peu encline à la souplesse et au compromis et à la rigidité que confère souvent l’âge, nous permet de comprendre que les propos ne soient pas mesurés.
Still, un philosophe
Dans cet ouvrage, Still ne nous parle que de philosophie, c’est-à-dire qu’il nous indique quel état d’esprit adopter, comment évaluer l’organisme en partant du normal afin de comprendre l’anormal. Il nous montre sans cesse dans quel esprit doit observer et travailler l’ostéopathe. Il ne fournit aucune technique. Il en fournira d’ailleurs très peu dans ses ouvrages. Il semble que cela ait été de sa part délibéré : " Je désire exprimer clairement qu'il existe de nombreux moyens pour ajuster les os. Et lorsqu'un praticien n'utilise pas la même méthode qu'un autre, cela ne démontre aucunement de l'ignorance criminelle de la part de l'un ou de l'autre, mais simplement deux moyens différents pour obtenir le même résultat... Chaque praticien devrait utiliser son jugement personnel et choisir sa propre méthode pour ajuster tous les os du corps. Le problème n'est pas d'imiter ce que font avec succès quelques praticiens, mais de ramener un os de l'anormal au normal." (11)
L’ostéopathie, une approche vraiment différente
Enfin, à la lecture de Philosophie de l’Ostéopathie, nul doute que nous serons souvent déroutés. Tel fut le cas de William Smith, lorsqu’il visita Still pour la première fois et que celui-ci lui parla d’ostéopathie. Smith sut adopter une attitude juste d’observateur : " Laissez moi vous dire que l'ostéopathie ne peut être évaluée que par un esprit clair et sans préjugé. Si un homme, un médecin, vient à Kirksville et entend ce qu'il entendra tout en raisonnant à partir de ce qu'il a appris dans une école médicale, la seule conclusion possible pour lui est que l'ostéopathie est une tromperie et une illusion, une gigantesque foutaise destinée à extorquer tous les mois des centaines de dollars aux malades et aux affligés. Mais, si l'investigateur se donne la peine d'approcher le problème comme s'il n'y connaissait rien (et quatre années d'expérimentation de l'ostéopathie, me permettent d'affirmer que les docteurs n'y connaissent pas grand chose), de ne rien accepter pour acquis, de n'accepter aucune déclaration pour ou contre l'ostéopathie, mais de se contenter d'interroger une douzaine de patients en les considérant comme des hommes et des femmes sensés et non comme des hystériques, prêts pour l'asile d'aliénés ou comme des menteurs patentés, alors, s'il est homme honnête, il devra conclure, comme je le fis, qu'il existe encore des choses dans l'art de guérir qui ne sont pas connues de la profession médicale."(12)
Si nous parvenons à réajuster ce décalage relié à l'époque, il est merveilleux de constater que la philosophie de l’ostéopathie demeure aujourd’hui valide, totalement. C’est elle qui jaillit et que nous découvrons à chaque page de cet ouvrage.
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