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L'ostéopathie et l’enfant handicapé, par Pierre Tricot, DO. MRO(F)
Revue Énergie Santé n° 46 Automne 1999
Cet article est extrait d’une plaquette de Pierre Tricot, intitulée « L’ostéopathie au service de l’enfant handicapé » publiée par l’Association Enfant Handicapé, Espoir Ostéopathique (EHEO) www.eheo.org
Nous remercions Pierre Tricot et la rédaction de la revue Énergie Santé de nous avoir autorisé à reproduire cet article
L'apport de l'ostéopathie
Il n'est pas de notre propos de prétendre que l'ostéopathie est une thérapeutique miracle, surtout dans le cadre du traitement de l'enfant handicapé. Notre expérience nous montre pourtant de façon irréfutable que des soins réguliers apportés à de tels enfants donnent des résultats allant parfois au-delà de ce que l'on pouvait attendre compte tenu de l'atteinte connue ou supposée connue de l'enfant.
Dans le cas de troubles peu importants, reliés au domaine fonctionnel, l'ostéopathie est une approche de choix, permettant de redonner aux mécanismes généraux du corps un équilibre et une harmonie suffisants pour voir l'enfant évoluer favorablement.
Dans le cas de troubles importants, laissant des séquelles graves, l'ostéopathie apporte souvent un confort et un mieux-être physique et psychique consécutifs aux normalisations tissulaires profondes. Elle permet d'aider l'enfant à développer le mieux possible ses systèmes de compensation. Mais, elle ne saurait agir comme thérapeutique unique. Elle doit s'inscrire dans un programme de traitement de l'enfant, qui doit être stimulé de manière adéquate pour développer des adaptations.
Dans tous les cas, elle permet à l'enfant de vivre mieux dans son corps, malgré les difficultés qu'il rencontre. Cela est déjà en soi un résultat non négligeable.
Que fait l'ostéopathe ?
- Le mécanisme crânien
Comme le fonctionnement du mécanisme crânien est le fidèle reflet de l'état de l'ensemble de l'organisme, beaucoup d'ostéopathes l'examinent en premier lors de leur recherche d'anomalies. Pour déceler et corriger les éventuelles lésions du mécanisme crânien, le praticien n'a besoin d'aucun appareillage compliqué. Ses mains sont ses seuls outils.
L'enfant est allongé confortablement sur une table, le praticien pose ses mains sur son crâne avec un contact qui doit respecter les tissus.
Dans un premier temps, l'ostéopathe s'imprègne de ce qu'il ressent. Il peut compter les pulsions crâniennes qui normalement sont de 8 à 12 par minute. Le rythme crânien est un fidèle reflet de la vitalité du sujet examiné. Il en évalue mentalement le rythme, l'amplitude, la force.
Dans un second temps, il recherche l'état de densité du crâne (pour comprendre la densité, imaginez la différence de sensation au contact d'une boule de billard comparée à celle d'une orange). Il est évident que certaines structures sont naturellement plus denses que d'autres. Par exemple, l'os est plus dense que le muscle. La densité renseigne bien sur l'état de communication tissulaire d'une région. Plus cette région vit bien, plus elle communique, et moins elle est dense.
L'ostéopathe recherche également l'état de tension (pour comprendre la tension, imaginez la différence de contact existant entre un ballon gonflé et un autre moins gonflé). La tension renseigne surtout sur l'état de stress d'un organisme. Plus il y a de tension, plus il y a de stress.
Enfin, il recherche si le crâne présente des anomalies de fonctionnement, notamment dans ses mouvements physiologiques. Pour cela, il procède à des tests lui permettant d'identifier les perturbations et de faire les corrections qui s'imposent.
Tout cela est très doux, sans aucune action de force. L'ostéopathe se contente de maintenir le crâne dans une position qui permettra aux forces internes du corps de se manifester et de « remettre en marche le mécanisme qui était faussé ».
Le praticien pourra utiliser la coopération du patient en lui demandant de respirer d'une certaine façon. Le patient (du moins le patient adulte) ne sent rien de désagréable, au contraire, il se sent bien, il se relaxe et parfois il s'endort.
La correction des lésions crâniennes est l'affaire de l'ostéopathe formé pour ce genre d'intervention. Cela demande une étude approfondie et un entraînement persévérant car ces techniques sont difficiles à acquérir et à maîtriser. Souvent des années de travail sont nécessaires pour y parvenir.
Cependant la simple perception du mouvement crânien ne fait pas appel à un don particulier. Elle est accessible à toute personne possédant une bonne sensibilité tactile. Cette sensibilité, comme tout système de perception, peut s'affiner considérablement par l'entraînement pour devenir, chez l'ostéopathe, extrêmement performante.
Le travail tissulaire de l'ostéopathe ne se borne pas au crâne, mais également au bassin, notamment au sacrum, et à tous les tissus du corps. Dans toutes les parties du corps peuvent exister des anomalies dans la vie tissulaire. Comme nous avons vu que les tissus sont chaînés les uns aux autres, il est important de détecter et traiter ces anomalies où qu'elles se trouvent dans le corps.
Ainsi, même si, dans le traitement de l'enfant, l'ostéopathe attache une grande importance au mécanisme crânio-sacré, il prête également une grande attention à tous les autres tissus du corps, y compris les tissus viscéraux.
- Le traitement à plusieurs
Le traitement à plusieurs praticiens est d'un grand intérêt, parce que chaque partie du corps est une voie de communication avec l'extérieur (ne serait-ce que par la peau). Ainsi, chaque partie du corps est une voie d'entrée potentielle au traitement ostéopathique. Et comme toutes les parties communiquent les unes avec les autres, un changement obtenu dans une zone du corps entraîne des modifications dans tout l'organisme.
Traiter à plusieurs praticiens permet donc non seulement de détecter des anomalies dans la vie tissulaire dans plusieurs parties du corps, mais encore de les libérer simultanément. Ce type de travail permet également de percevoir les changements survenant dans différentes parties de l'organisme du patient lorsqu'une zone à problème se libère. On peut ainsi aider le corps à adapter le changement.
Pour toutes ces raisons, le traitement à plusieurs praticiens permet d'aller beaucoup loin et souvent beaucoup plus vite dans le travail de libération et d'adaptation profondes. Cela est particulièrement important pour les patients ayant de gros problèmes tissulaires, ce qui est le cas des enfants handicapés. C'est la raison pour laquelle ce mode de travail a été choisi dans le cadre de l'association Enfant handicapé, l'espoir ostéopathique.
D'ailleurs seul le cadre associatif permet de rassembler les conditions matérielles permettant la mise en œuvre d'un tel travail avec succès :
- infrastructure matérielle telle que salles, tables, secrétariat, etc. ;
- possibilité de réunir un nombre de praticiens suffisant pour constituer des équipes de traitement d'au moins deux ou trois intervenants, voire plus.
- Les pleurs de l'enfant
Un des aspects les plus spectaculaires du traitement ostéopathique de l'enfant vient de ses manifestations émotionnelles : l'enfant pleure, parfois se débat, donne l'impression de souffrir, ce qui inquiète les parents assistant au traitement.
Faisons tout d'abord remarquer que le traitement ostéopathique de l'enfant tel que nous venons de l'exposer n'est pas en lui-même douloureux. Le même travail accompli chez l'adulte, est le plus souvent ressenti comme agréable. Si de l'inconfort survient parfois, il est mineur et n'entrave pas le travail tissulaire. Alors pourquoi l'enfant pleure-t-il ou se débat-il ainsi ? Plusieurs explications peuvent être avancées.
Tout d'abord, les enfants que nous traitons dans le cadre de l'association ont un passé chargé de souffrance. Cette souffrance imprègne leurs tissus, on dit qu'elle est engrammée. Lorsque nous commençons à libérer les blocages tissulaires profonds, la souffrance émerge. Elle sort en même temps que les tissus se libèrent.
L'enfant vit l'instant présent tel qu'il le ressent. Il n'a pas, comme l'adulte, appris à raisonner, à relativiser les choses, à se distancier. De sorte que lorsqu'il ressent une émotion ou une souffrance, il l'exprime immédiatement. Il est donc logique, que le travail tissulaire libérant de la souffrance physique ou émotionnelle, celle-ci s'exprime dans l'instant.
Avant l'âge de six, sept ans, il est très difficile de communiquer avec un enfant à l'aide de la raison. Il n'aborde pas la vie de cette manière. Il est important de lui expliquer ce qui se passe, ce qu'on va lui faire, mais il ne faut pas espérer que ces explications permettront de passer outre l'expression des émotions qui émergent.
La panique est une émotion s'exprimant de manière particulièrement constante. Elle est logique, notamment lorsque la difficulté de l'enfant est reliée à la naissance difficile. En effet, à ce moment, l'enfant est totalement bloqué et très fortement comprimé, ce qui en soit est générateur de panique. Si, de surcroît, l'atmosphère environnante est tendue, ce qui est logiquement le cas lorsque les choses ne se passent pas bien, l'enfant panique. Parce qu'un nouveau-né ne peut exprimer clairement ce type d'émotion, on a estimé qu'il ne la ressentait pas. C'est totalement faux.
Les recherches de Freud ont montré que l'enfant est parfaitement capable de perception, de souvenir et de souffrance. Ces premières recherches furent confirmées par bien des observateurs ultérieurs, tels qu'Arthur Janov (1) avec la primal thérapy et bien d'autres.
Plus récemment, un accoucheur, le Dr Frédéric Leboyer (2), qui pratiquait son art de manière tout à fait classique, fut amené, au cours d'une recherche personnelle, à effectuer des régressions éveillées et à contacter des incidents qu'il avait vécus quand il était en formation dans le ventre de sa mère.
Il avait toujours cru, puisque c'était un dogme qu'on lui avait enseigné, que l'enfant en formation n'avait pas l'aptitude à percevoir, que la vie de l'enfant dans le ventre de la mère était une période paradisiaque et qu'une partie des problèmes de l'enfant mal adapté était liée à la volonté de ne pas quitter ce paradis ou de le retrouver.
Et voilà qu'au cours de processus tout à fait éveillés, il retrouvait des incidents vécus par lui pendant la grossesse de sa mère et qui n'étaient pas du tout confortables et même parfois très chargés en douleur et émotion.
Il revécut également sa naissance et s'aperçut combien cela avait été violent, combien les bruits et la lumière avaient été agressifs pour lui, qui soi-disant ne pouvait percevoir, puisqu'il était bébé et que tout le monde sait bien que les bébés ne perçoivent rien...
Cela fut un tel choc pour lui, qu'il modifia radicalement sa manière de pratiquer les accouchements et mit au point la méthode qui porte son nom, destinée à rendre l'accouchement aussi facile et doux que possible.
De tout cela, il ressort que chez l'enfant handicapé, une grande quantité de souffrance est engrammée dans les tissus et que lorsque l'ostéopathe les libère, cette souffrance et les émotions associés, souvent la panique, ressortent et sont revécues par l'enfant qui les manifeste comme si elles arrivaient dans le présent. Cependant, ce qu'il ressent dans le présent est loin d'être aussi violent que la souffrance réellement vécue au moment de la naissance. Il faut en tout cas lui laisser l'exprimer, sinon, il risque de la refouler et d'en conserver la trace tissulaire.
Par ailleurs, nous oublions que l'enfant désire communiquer. Son corps, par son immaturité, l'en empêche ou le limite. Il constitue une barrière. Nous, adultes, avons déjà expérimenté la frustration et la souffrance que représente l'impossibilité de communiquer quelque chose. L'enfant, en tant qu'être, ressent également une telle souffrance. Il ne peut la verbaliser, ni la rendre consciente. Il est trop jeune pour cela. II ne peut que la ressentir et l'exprimer à sa manière. Si, en plus, le handicap l'empêche d'utiliser son corps, sa souffrance et son isolement sont d'autant plus forts.
Enfin, nous sommes tous nés un jour et pour un certain nombre d'entre nous, cela n'a pas été facile. Ainsi avons-nous engrammé dans nos tissus contraintes mécaniques, émotions et considérations. Lorsque nous nous trouvons en présence d'un enfant qui dramatise, c'est-à-dire qui revit sa propre souffrance de naissance, il se trouve dans cette manifestation suffisamment d'éléments communs avec notre propre naissance pour que notre organisme se mette lui aussi à dramatiser, par simple mise en résonance. Nous ressentons du mal-être, sans parvenir à déterminer d'où il provient, ce qui est normal puisque cela se passe dans le profondeur inconsciente de notre corps. Pourtant, nous nous sentons remués, bien au-delà de ce qui se passe réellement dans le présent. Ainsi, nous souffrons avec cet enfant qui libère sa souffrance. Cela est encore plus fort pour la maman, qui a vécu comme coacteur la naissance de son enfant et qui a souffert elle aussi.
L'ostéopathe également peut se sentir mal à l'aise devant l'expression émotionnelle ou souffrante de l'enfant qu'il soigne. Il doit apprendre à passer outre - non pas à l'ignorer, ni à la minimiser, mais à la confronter. Sinon il n'osera pas continuer et l'enfant ne pourra se libérer.
- Évaluer les progrès
À part quelques exceptions, l'évaluation des progrès des enfants handicapés traités en ostéopathie est extrêmement difficile: à cause de la gravité des atteintes du système nerveux, les progrès se font rarement de manière fulgurante. Comment peut-on évaluer la progression d'un enfant en cours de traitement ?
Sur le plan ostéopathique, la modification des restrictions et tensions tissulaires constitue un moyen possible. La difficulté vient du fait qu'il n'existe pas d'appareil pour enregistrer l'état de tension ou de densité tissulaire, d'autant plus que cet état varie considérablement selon ce que vit l'enfant. De plus, il est rare que le même praticien revoie l'enfant à la séance suivante et même si c’était le cas, le temps écoulé entre les séances ne permettrait pas de mémoriser cet état. Les comptes rendus de séances rendent compte de ce qui s'est passé au cours d'une séance de soin, mais de manière très imparfaite par rapport à la subtilité d'une perception tissulaire. Enfin, l'état de tension et de densité change lentement chez ces enfants assez gravement atteints.
L'observation des parents est un élément utile. Mais elle est pour une bonne part subjective et, à moins de progrès particulièrement évidents, les parents eux-mêmes ne discernent pas facilement l'évolution de leur enfant. Ils peuvent dire: « Il est plus calme », « Elle est plus gaie, plus aimante », etc.
C'est dans les travaux de G. Doman (3) que Monique Thinat (4), une de nos consœurs ostéopathe, a trouvé le moyen d'évaluer objectivement les progrès de l'enfant. Doman utilise une grille sur laquelle sont consignées les compétences sensitives et motrices de l'enfant entre la naissance et six ans, âge où toutes les compétences de base sont normalement acquises. Ainsi, lors de la première consultation ostéopathique, et ensuite une fois par an nous effectuons un test permettant de déterminer les compétences sensitives et motrices réellement acquises par l’enfant.
En comparant ces compétences acquises au tableau de la référence de l’enfant « normal », nous pouvons établir un rapport qui nous permet de savoir si l'enfant a progressé, dans quels domaines et de combien (voir le tableau d'acquisition des compétences chez l'enfant normal, tel qu'il a été établi par les instituts Doman et tel que nous l'utilisons).
Notes
- 1. Arthur Janov, Le Cri primal, Flammarion, 1974. - retour
- 2. Frédéric Leboyer, Pour une naissance sans violence, Le Seuil, 1974. - retour
- 3. Glenn Doman, Les guérir est un devoir, Épi, 1984. - retour
- 4. Monique Thinat, « Les enfants déficients profonds », mémoire pour l'obtention du diplôme d'ostéopathe (juin 1992).
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