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Influence de Swedenborg sur le modèle du mécanisme respiratoire primaire de l’ostéopathie crânienne
Auteur : Theodore Jordan
Département de formation médicale, Doctors Hospital, Columbus, OH 43228, USA
Traduction : Pierre Tricot
Titre original : Swedenborg’s influence on Sutherland’s Primary Respiratory Mechanism’model in cranial osteopthy. Article paru dans International Journal of Osteopathic Medicine (IJOM) XXX (2009) 1-6.
Article traduit et publié avec l’accord des Éditions Elsevier
© 2010 Jean-Louis BOUTIN et le Site de l’Ostéopathie www.osteopathie-france.net pour la version française.
2. William Garner Sutherland, DO (1873-1954)
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W. G. Sutherland reçut son diplôme de l’American School of Osteopathy de Kirksville, dans le Missouri, en 1901. À cette époque, le fondateur du collège, le Dr Andrew Taylor Still, enseignait régulièrement. Sutherland était encore étudiant lorsqu’il envisagea la possibilité d’un mouvement des os crâniens, après avoir examiné un crâne désarticulé. On attribue au Dr Sutherland une étude détaillée de l’anatomie des os du crâne et des méninges ; il était également connu pour sa palpation particulièrement fine. En palpant le crâne de ses patients, il ressentait de la mobilité. Il interpréta cette mobilité comme le mouvement subtil des os crâniens, mais sentit la nécessité d’expliquer la source de cette mobilité supposée mécanique.
Après avoir attentivement étudié la morphologie structurale des os du crâne, il développa un modèle décrivant la manière dont les os crâniens bougent pour accommoder la mobilité du cerveau. À cause des similitudes existant entre le modèle de Sutherland et des écrits antérieurs d’Emmanuel Swedenborg, cette étude arrive à la conclusion que Sutherland a directement puisé dans les écrits de Swedenborg pour élaborer le nouveau modèle du MRP.
Dès 1939, Sutherland avait formalisé et publié son modèle du mécanisme respiratoire primaire. Le modèle MRP était décrit comme comportant cinq éléments (5) :
- La mobilité inhérente du cerveau et de la mœlle épinière.
- La fluctuation du liquide céphalo-rachidien.
- La mobilité des membranes intracrâniennes et intra-spinales.
- La mobilité articulaire des os du crâne.
- La mobilité involontaire du sacrum entre les iliaques.
Dans ce modèle, Sutherland attribue à la contraction rythmique et vigoureuse du cerveau la force sous-jacente à la mobilité crânienne. Ce modèle décrit également la dure-mère comme étant le lien mécanique qui transmet la force de la contraction cérébrale, tout en rebondissant d’une manière réciproque, et les os crâniens comme bougeant en réponse à ces forces. On retrouve ces trois composants du modèle MRP de Sutherland dans les écrits de Swedenborg.

Fig. 1. Frise chronologique relative au développement par Sutherland du modèle du mécanisme respiratoire primaire (MRP). Cette frise déroule près de 200 ans qui se sont écoulés entre les écrits d'Emmanuel Swedenborg qui décrivit la "la mobilité respiratoire" du cerveau et la publication de William G. Sutherland décrivant le MRP dans La coupe crânienne. On en conclut que Sutherland a vraisemblablement utilisé la traduction des écrits de Swedenborg établie par Rudolf Tafel en 1882 pour élaborer le modèle MRP.
3. Emmanuel Swedenborg (1688-1772)
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Emmanuel Swedenborg fut un scientifique, érudit, auteur et inventeur suédois réputé qui, dans la seconde partie de sa vie se tourna vers la théologie et devint même mystique. Il consacra la première partie de sa vie aux sciences physiques, dans lesquelles il excella. Ses écrits dans le domaine de la biologie sont aujourd’hui reconnus pour avoir permis de réels progrès dans la compréhension de la physiologie du système nerveux et de la fonction des glandes à sécrétion interne.
L’intérêt de Swedenborg pour les questions religieuses et spirituelles a été manifeste toute sa vie durant. En 1743, il fit un voyage en Italie pour y étudier l’anatomie et la fonction du cerveau, avec le but avéré de localiser « le siège de l’âme » (6). Il en conclut finalement qu’il lui était impossible de localiser anatomiquement l’âme, mais les volumineuses études anatomiques et physiologiques générées par cette quête furent rédigées à partir du milieu des années 1740 dans des traités manuscrits. Vraisemblablement, ce sont ces traités qui, finalement traduits en anglais, ont été utilisés par Sutherland comme base pour son modèle de physiologie crânienne et de MRP.
Dans le milieu des années 1740, peu de temps après avoir terminé ces études anatomiques, la quête spirituelle de Swedenborg prit tout à coup un autre cours : il commença d’expérimenter des visions mystiques dans lesquelles il prétendit communiquer directement avec des êtres angéliques. Swedenborg écrivit que ces anges l’instruisaient dans différents domaines comprenant, par exemple, la nature du Paradis et de l’Enfer, sur le péché et la rédemption et sur la véritable signification de certains passages bibliques. Il continua d’avoir des visions et d’écrire sur ces révélations métaphysiques jusqu’à la fin de sa vie. Ces expériences métaphysiques sont décrites dans une douzaine d’ouvrages dont certains n’ont été publiés qu’après sa mort en 1772. Vers 1787, une église, appelée Église de la Nouvelle Jérusalem fut créée, fondée sur les écrits spirituels de Swedenborg. Parce que ses disciples pensaient que Swedenborg était inspiré par le divin, tous ses écrits, scientifiques et spirituels, furent considérés avec une égale importance.
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la plupart des écrits de Swedenborg n’étaient disponibles qu’en allemand. Les traités d’anatomie et de physiologie concernant le cerveau furent traduits en anglais par un linguiste allemand, Rudolf Tafel.
4. Rudolf Leonhard Tafel, PhD [1] (1831-1893)
En 1853, la famille Tafel et la famille Boericke ouvrirent une librairie à Philadelphie, PA, spécialisée dans la littérature swedenborgienne. Suivant la suggestion de la célèbre homéopathe Constance Hering, ils commencèrent à vendre des médicaments homéopathiques. Ultérieurement, Rudolf quitta la famille pour poursuivre son doctorat de philosophie en linguistique, tandis que son frère Adolf, ouvrait avec Francis E. Boericke la pharmacie homéopathique Boerick & Tafel, en 1869 (7).
La première publication importante de Tafel a été les énormes Documents Concerning the Life and Character of Emmanuel Swedenborg (8). Tafel déménagea finalement pour Londres, en Angleterre, où il traduisit plusieurs manuscrits d’écrits anatomiques non publiés de Swedenborg, datant des environs de 1744. Ces traductions furent ensuite publiées dans un ouvrage en deux volumes intitulé The Brain : Considered Anatomically, Physiologically and Philosophically (Le Cerveau, considéré sous l’angle anatomique, physiologique et philosophique) (9), (10). Comme développé plus loin, le premier volume de The Brain est fort probablement la source du modèle MRP de Sutherland.
La famille Tafel constitue par conséquent l’unique lien historique par lequel, directement ou indirectement, l’influence des philosophies de Swedenborg a gagné la pratique de l’homéopathie et de l’ostéopathie.
[1] PhD, docteur en philosophie (Ndt).
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5. Publication de The Brain
Dans la publication de The Brain de 1882, Tafel ne se contenta pas d’être seulement traducteur ; il fut également l’auteur d’importants chapitres placés à la fin de chaque volume et destinés à appuyer les théories de Swedenborg. Pour cette raison, chaque volume de The Brain contient deux grandes parties ; la première présentant la traduction des écrits de Swedenborg des environs de 1744, et la seconde, de Tafel lui-même, présentant une grande discussion pour la défense des idées de Swedenborg. Tafel déploya de grands efforts pour défendre les concepts physiologiques de Swedenborg, allant même jusqu’à inclure certains écrits de physiologistes contemporains et des schémas appuyant les théories de Swedenborg.
6. Liens de Sutherland avec les écrits de Swedenborg
Le lien entre William Sutherland DO et le livre de Swedenborg The Brain, est décrit par une personne très liée à l’ostéopathie : Ida Rolf, PhD (1896-1979). Le Dr Rolf est plus connue en tant que créateur de « l’intégration structurale », communément appelée « rolfing, » une forme particulièrement originale de travail corporel profond mettant l’accent sur le remodelage du tissu conjonctif du corps dans le but de rétablir une meilleure symétrie et un meilleur alignement.
Tout en développant son approche de l’intégration structurale, Ida Rolf entretenait d’excellentes relations avec nombre de praticiens ostéopathes, avec lesquels elle partageait, discutait et démontrait ses idées. Ainsi, dans une communication personnelle, David Patriquin, DO, décrit comment elle présenta ses idées lors d’une réunion d’ostéopathes à New-York, en 1955.
Dans plusieurs conférences, Ida Rolf déclara connaître le Dr William Sutherland et dans une conférence transcrite, elle raconta à son auditoire comment elle avait appris les méthodes de Sutherland après avoir été engagée comme secrétaire (11). Jim Aster, un formateur en rolfing, rapporte qu’elle exhibait souvent un exemplaire du livre de Sutherland The Cranial Bowl (La coupe crânienne [2]), chaudement dédicacé par son auteur.
C’est probablement par l’intermédiaire de ses contacts avec différents ostéopathes qu’Ida Rolf eut connaissance de la rumeur selon laquelle les idées de Sutherland avaient été inspirées par les écrits d’Emmanuel Swedenborg. Ida Rolf alla même jusqu’à identifier le livre utilisé, la traduction faite par Tafel du texte de Swedenborg, The Brain. Dans un cours avancé d’intégration structurale enregistré sur bande magnétique, Ida Rolf décrit ce lien à ses étudiants :
« [Tafel] a fait une traduction qu’il est extrêmement difficile de se procurer. Il s’agit de livres de Swedenborg dont les titres sont Le Règne animal, et L’Économie du règne animal, qui sont deux livres différents [3]. [...] Et puis, voilà ces livres, The Brain. The Brain est aujourd’hui quelque chose d’introuvable. À l’origine, seulement 6 exemplaires (ou peut-être 4 ?) ont été imprimés. Le vieux [...] Sutherland en possédait un. Et lorsque quelqu’un insinua : « Oh, je sais d’où vous tenez certaines de vos idées, » le livre disparut. Et il n’est jamais réapparu. Même après sa mort, on ne l’a pas retrouvé... » (12).
Il se peut qu’Ida Rolf ait exagéré quant à la rareté de ce livre (il y a eu, à l’évidence, bien plus que six exemplaires publiés), mais elle dit juste quand elle affirme que le modèle de Sutherland semble largement emprunté à la physiologie proposée dans The Brain.
Bien que William Sutherland n’ait jamais crédité officiellement les écrits de Swedenborg, il a indiqué qu’il connaissait ses idées, au moins une fois, lorsqu’il affirma lors d’une conférence : « Swedenborg, il y a 200 ans, affirmait que le cerveau est animé de mouvements. Il ne s’agit donc pas de quelque chose de totalement nouveau. Non. » (13).
- Lire la suite : Comparaison entre Swedenborg et Sutherland
Notes
[2] La coupe crânienne est publiée en français dans Textes fondateurs de l'ostéopathie dans le champ crânien. Sully, Vannes, 2002 ISBN : 2-911074-42-4.
[3] Œconomica Regni Animalis in Transactiones Divina (Économie du règne animal), daté de 1740. 1ère partie, Le sang, composition et essence, Le cœur et ses vaisseaux. Circulation du sang dans le fœtus. Le fluide spirituel (fluide éthéré). 2e partie : Le cerveau. Sa connexion étroite avec le mouvement des poumons. 3e partie : Les fibres.
Regnum Animale Antomice, Physice (Le Règne animal), daté de 1742. 1ère partie : Viscères de l’abdomen. 2e partie : Thorax. 3e partie : Organes des sens. Source : Jean Prieur, Swedenborg, biographie et anthologie, éditions Fernand Lanore, 1983 (Ndt).
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